Interview avec Jonathan Joseph, nouveau batteur de Jeff Beck

Le batteur aux talents multiples nous explique sa rencontre avec Jeff Beck

Jonathan est né à Miami et commence la batterie à l'âge tendre où sa mère le dirigeait à l'église qu'il fréquentait régulièrement. Il s'embarque ensuite dans l'étude sérieuse de l'instrument à l'Université de Miami pour finalement se lancer dans une carrière de premier ordre en travaillant avec des artistes tels que Betty Wright, Alexander O'Neal, Ricky Martin. Il joue aussi, à la même époque, avec des grands noms de la Fusion et du Jazz comme Mike Stern, Bill Evans, Randy Brecker, Joe Zawinul et Pat Metheny.

Puis, il y a dix ans, la vie de Jonathan change de cours. Il se retrouve à jouer pour une prodige de la British Soul, Joss Stone et, en même temps qu'il s'occupe de la jeune artiste, il rencontre sa mère, Wendy, dont il tombe amoureux. C'est l'événement qui le décide à quitter les États-Unis pour l'Angleterre, Exeter pour être précis.

Après des années de tournées, un changement de rythme de vie s'imposait. Le couple décide de s'installer et ouvre Mama Stone, un lieu pour la production 'live' et le développement musical artistique. Puis, en 2012, une remarque jetée au hasard à Joss (devenu sa belle fille) provoqua un concours de circonstance inattendu. Jonathan avoue son admiration pour Jeff Beck à sa belle fille qui s'empresse de téléphoner à cette légende de la guitare qui l'invite à son concert. Le lendemain, il se retrouve derrière son kit, et il fait maintenant parti du dernier groupe de Jeff !

Ce groupe composé de Lizzie Ball, violoniste, Nicolas Meier, guitariste et Rhonda Smith, bassiste est maintenant en tournée et en plein enregistrement. Nous avons réussi à obtenir un entretien avec Jonathan à la veille d'une répét'. Visiblement heureux et relax, l'artiste ponctue l'interview de son rire communicatif.

Jonathan a bossé avec des pointures telles que Mike Stern, Bill Evans, Randy Brecker, Joe Zawinul et Pat Metheny

Jonathan, comment se présentent les préparations pour la tournée ?

"C'est le dimanche 16 mars que l'on fait les répétitions. La première partie de la tournée commence le 4 avril au Japon, en Australie et en Corée. Puis, on prend deux semaines de break et la tournée reprend mi-mai en Grande-Bretagne pour continuer sur l'Europe. Nous serons à Londres (au Royal Albert Hall) le 14 mai.

"Pour que Jeff puisse obtenir le résultat qu'il veut à la guitare, il lui faut une certraine énergie qui passe par la batterie. Sur scène, il se retoune vers moi, pour crier 'vas-y , donne m'en plus !"

Parmi les superstars des années 60, Jeff Beck est l'artiste qui est resté le plus ouvert au nouveaux styles et qui reste capable du plus haut niveau de jeu.

"J'ai travaillé avec pas mal de grands noms de la musique. Ils sont tous pareils, ils ne pensent pas comme les autres. J'ai travaillé avec Pat Metheny et observé de près sa manière de faire. Il n'opère pas comme les mecs normaux auxquels tu as affaire habituellement. Alors, quand tu es en compagnie de ce genre d'artistes, comme Jeff, des créateurs, quoi ! Il faut apprendre à garder le silence. Observer et apprendre même quand je pense qu'un truc irait bien à un endroit. Il faut une confiance total dans le gars avec qui tu travailles.

C'est un honneur qu'il veuille travailler avec moi ! Quand je regarde mon tabouret et que je pense à son histoire... je n'en reviens toujours pas ! Mais, je suis déterminé à laisser ma marque. Je crois que j'ai ma propre voix et elle est différente des autres. Je n'en suis pas à mon premier 'rodeo' si tu vois ce que je veux dire (rires). Le défi et l'opportunité qui me sont données m'enthousiasme. Je crois que la batterie était le premier instrument de Jeff, avant la guitare. Donc, il a une approche très orientée 'batterie'. Pour que Jeff puisse obtenir le résultat qu'il veut à la guitare, il lui faut une certraine énergie qui passe par la batterie. Sur scène, il se retoune vers moi, pour crier 'vas-y , donne m'en plus !'.

C'est une bonne chose, non ? Dans le monde de la musique aujourd'hui, on a plutôt tendance à demander aux batteurs de rester simples.

"Jeff est à l'opposé de cela ! Pour Jeff, moins ce n'est pas plus."

Tu as ces frappes de gospel super rapides, puissantes, à la Billy Cobham. Je peux aussi entendre du Tony Wiliams dans ton jeu...

"Tu es la première personne à s'en apercevoir ! La plupart des gens m'associe à Billy. Quand j'étais ado, la première fois que j'ai entendu Billy, j'étais scié. Mais, je ne le répéterai jamais assez : l'influence que Tony Williams a eu sur mon jeu est énorme. Je fais beaucoup de jazz mais, pour le côté swing, c'est Tony !"

Tu as fait mention des batteurs qui t'ont précédé dans le groupe de Jeff ? Est-ce que ça te fait un peu peur ?

"Peur ? Non, mais un défi serait plus proche de la vérité. Tous ces batteurs ont un jeu très personnel. Il y a un truc que j'ai remarqué avec Vinnie (Colaiuta) dans le DVD du live Ronnie Scott (Performing This Week, 2008), c'est qu'il garde le même beat tout le long du morceau. Il apporte sa propre interprétation aussi mais, je reconnais le début de 'Led Boots'. Et ça, c'est quelque chose que j'essaie de faire par rapport aux parties qui existent déjà."

Qui, parmi tous ces anciens batteurs, sort du lot d'après toi ?

"Je pense à Simon Phillips. Il est extraordinaire sur There And Back. Son approche à la Cobham marche très bien. Le morceau que je préfère de Jeff, même si je ne l'ai jamais joué, c'est Space Boogie (écrit par Phillips et Tony Hymas). Narado Michael Walden sur Wired est incroyable aussi. Quant à Vinnie, il est tout simplement génial ! De tous les batteurs, c'est celui qui pousse le jeu le plus loin. Il revient toujours avec un truc neuf."

Et maintenant, c'est ton tour d'enregistrer avec Jeff, ajoutant ton nom sur la liste des batteurs hors-pairs.

"C'est génial, vraiment ! J'ai plein de trucs neufs. J'ai fini d'enregistrer mes parties. Je ne peux pas trop en parler pour l'instant mais, tout ce que je peux dire, c'est qu'il y a une influence orientale. Une combinaison de rock mais, accompagnée de mélodies du moyen-orient. La femme de Nicolas Meier est turque. Ça explique sa familiarité avec ce son... Ces gammes microtonales qui marchent si bien avec Jeff ; c'est une progression naturelle pour lui."

J'imagine que le violon est parfait pour cela aussi ?

"Exactement ! En matière de batterie, Jeff est un rocker au fond. Il y a donc un élément rock dans tout ce qu'il fait. Mais, c'est plus rock/funk pour moi. À cause de la manière de jouer de Rhonda. Elle est très funky, son jeu à la basse est superbe ! Ensemble, l'énergie que nous créons est très lourde du côté rock mais, c'est aussi méchant du côté funk aussi ! (rires)

Où avez-vous enregistré ?

"J'ai enregistré mes morceaux de batterie dans trois studios différents en Grande-Bretagne. Il y a certains trucs qu'on a enregistré pendant la tournée Brian Wilson. Cela a été très bénéfique pour nous de faire cette tournée avant d'enregistrer dans les studios. Jeff tenait à ce que la chimie entre nous s'opère. Il voulait nous donner une base solide pour se faire une bonne idée du son que l'on recherchait. Il y a toujours une période de découverte avant de trouver le groove que l'on veut. Première phase : tout le monde se retrouvait en studio en même temps, les choses se passent comme ça. Seconde Phase : ils se font une meilleure idée du son qu'ils veulent pour les batteries et puis, je me retrouve tout seul, à enregistrer mes morceaux.

Brian Wilson n'est pas celui auquel on pense tout de suite pour Jeff

"Tout a commencé avec une invitation de la part de Brian pour que Jeff apparaisse en tant que 'guest' sur son album. Je sais que beaucoup de gens n'ont pas compris la relation. Mais, la manière dont le spectacle était organisé a fait les choses. Il y avait deux présentations différentes que se sont rejointes à la fin. C'était une nuit musicale complète ! Tout le monde peut chanter les Beach Boys. Et, Jeff n'était pas décidé à faire dans le compromis. Alors, il a bien fallu qu'on s'y mette. Le seul problème, finalement, c'est que ça n'a pas duré assez longtemps. Nous avons joué avec Brian, tout le monde était sur scène."

"Tout a commencé à six ans. Je suis allé voir du gospel à l'âge de quatre ans et c'est à ce moment-là que j'ai vu pour la première fois quelqu'un jouer de la batterie. J'ai su à ce moment précis que c'est ce que je voulais faire"

L'eau a coulé sous les ponts depuis ton enfance à Miami

"Je suis né à Miami Beach et ai grandi dans une église de la Pentecôte. Ma mère était directrice de la chorale, mes deux soeurs étaient au piano et orgue et moi, j'étais à la batterie. Tout a commencé à six ans. Je suis allé voir du gospel à l'âge de quatre ans et c'est à ce moment-là que j'ai vu pour la première fois quelqu'un jouer de la batterie. J'ai su à ce moment précis que c'est ce que je voulais faire."

Jonathan a reçu deux grammy awards, l'un en tant que batteur, l'autre en tant qu'ingé son !

La montée de la cote de la batterie gospel est phénoménale en ce moment

"Je crois que c'est la forme la plus populaire en ce moment. Pendant des années, la batterie gospel a consisté en un jeu de pied rapide mais, ils ont développé aussi une vitesse des mains pour accompagner celle des pieds. L'aspect groove était déjà présent."

Tu as fait l'université de Miami ?

"High School de 16 à 18 ans. À l'époque, je croyais que j'allais partir dans une carrière dans le football américain puis, j'ai renoncé. Ça faisait dix ans que je jouais à l'église. Je lisais un tas de magazines. Des trucs sur Steve Gadd et je me suis dit 'Ah ! Pourquoi pas moi !' (rires) Du coup, j'ai pris des cours de batterie pendant deux ans avec Steve Rucker (Miami University Frost of School of Music) avant de m'inscrire dans l'établissement."

Comment as-tu décidé de devenir professionnel ?

"La situation à Miami n'était pas mauvaise. Il y avait plein d'endroits pour les concerts sur South Beach. Mon premier gros concert, c'était avec Betty Wright. Son producteur Angelo Morsis et elle sont venus à l'un de mes concerts. Pour ma première expérience de tournée, on a fait le tour des états du Sud. C'est là que j'ai vraiment appris à frapper sur le kit ! Betty était très exigeante. Elle savait exactement ce qu'elle voulait. Et quand ça ne marchait pas, elle n'était pas contente du tout !"

C'était le choc de la réalité après l'université

"Ouais, c'est ça ! Mais mon expérience avec Betty a été excellente et nous sommes devenus de très bons amis. D'ailleurs, je viens de finir son dernier album Living...Love...Lies (2014)"

À l'époque, tu travaillais aussi avec Othello Molineaux

"C'était génial de bosser avec lui. Ouais, y avait le truc des îles des Caraïbes... mais, c'est surtout Weather Report et la relation d'Othello avec Jaco Pastorius. On avait fait cet album It's About TIme (1993) avec Othello. Le label a organisé un concert de Jaco Pastorius à New York et toute la bande y est allée pour jouer. Là-bas, j'ai rencontré tous les gens importants dans le monde du jazz prog. C'est comme ça que j'ai ensuite joué avec Joe Zawinul dans son groupe Syndicate".

On aurait du mal à faire mieux !

"Sûr ! En fait, je me suis installé à New York mais, avant ça, j'ai rencontré Pat Metheny quand je jouais avec Zawinul en 1994/1995. Pat faisait un album à Miami qui s'appelait We live Here (1995). Je jouais avec mon groupe à l'époque, Decision, à South Beach. Après la première soirée, le claviériste m'a annoncé que Pat voulait me parler. De là, je me suis retrouvé à jouer en 1995 pour Paul Wertico dans le groupe de Pat Matheny pendant que Paul et sa famme attendait un bébé."

Paul Wertico est un artiste dont on reconnait bien le jeu. Est-ce que Pat t'a recommandé d'essayer de ne pas jouer comme lui, de trouver ton propre jeu ? Te sentais-tu libre ?

"Non, pas du tout ! Il fallait jouer sur le kit de Paul. Ils voulaient même que je me serve de ses baguettes ! Ça, non ! Je ne pouvais pas. Ça me filait des crampes. Il y avait un son particulier dans les cymbales qu'il avait l'habitude d'entendre... mais, ça reste une expérience intéressante. Il y avait une relation entre la manière dont Paul jouait de ses cymbales et la manière de Pat de jouer sa partie. Pendant un temps, je suis tombé un peu dans cette zone de jeu et aussi dans la manière dont le mouvement des grooves et du temps marchent ensemble. Je jouais aussi avec Zawinul à cette époque. C'était complètement différent de ce que Metheny faisait. Weather Report était beaucoup plus présent dans ma tête que les cymbales et Paul Wertico. Mais bon, j'ai quand même bossé sur ces cymbales !"

Le kit de Jonathan ci-dessus

Tu avais une belle carrière aux États-Unis, tu as joué avec Randy Brecker, Ricky Martin... Alors qu'est-ce qui t'a fait changé de continent pour atterrir dans le Devon ?

"Je bossais en tant que Directeur Musical pour Joss Stones en 2003. C'est Betty Wright qui m'avait présenté. La maison de disque avait engagé Betty pour produire Joss vocalement sur son premier album, The Soul Sessions (2003). Elle n'avait que 14 ans à l'époque. Elle avait besoin d'un mentor. C'est Betty qui s'en est occupée . Après l'album, ils ont demandé à Betty de faire un album et ils m'ont appelé. Nous étions tous très proches. Nous passions énormément de temps ensemble et puis, de fil en aiguille, je me suis retrouvé avec Wendy, la mère de Joss."

Ta carrière a alors complètement changé de direction ?

"Je crois que je n'en pouvais plus. Entre 1990 et 2004, je n'arrêtais pas ! J'étais crevé, tous ces voyages, j'en avais marre. Alors, quand j'ai rencontré Wendy et que les choses ont commencé à être sérieuses entre nous, j'ai vu ça comme une opportunité de faire une pause. (rires) J'ai arrêté de jouer et on a ouvert Mama Stone, un club pour le live et pour le développement artistique. Je commençais déjà à verser davantage dans la tech. C'est ce qui m'a amené à faire de la production en 2000. En 2004, je connaissais déjà bien Pro-Tools. J'ai deux Grammys : un pour la batterie et un comme ingé' son. L'album de Randy Brecker, The Sun, en 1997, a reçu le Grammy du meilleur album de jazz contemporain et en 2009, c'est le morceau pour Joss sur l'album compilation, Oh, Happy Days qui m'a valu le deuxième. Ces deux Grammys nous sont tombés dessus; on ne s'y attendait pas du tout !"

Comment vont les affaires ?

"Euh, on y arrive même après trois ans de récession. On avait cette idée de créer un scène musicale parce que vraiment, ça manquait. On l'a fait par amour. C'était important d'avoir une influence positive sur la vie des gens en créant une plateforme leur permettant de développer leur talent. Nous travaillons avec deux artistes en particulier en ce moment. Mais, c'est plus difficile depuis la crise... plus personne n'a de fric."

'Écoute, tu fais tout ce que tu veux, ça me va. Je suis partant mais, laisse-moi un peu de temps pour me faire à l'idée que Jeff Beck est en train de prendre son petit déjeuner en face de moi !"

Du coup le boulot avec Jeff est tombé au bon moment

"C'est vrai mais, je ne cherchais pas à jouer à ce moment là. J'étais très heureux avec mon business. Mais, les choses se sont passées comme ça : j'accompagnais Joss à l'aéroport en 2012 et je lui ai dit que j'aimais la musique de Jeff. J'ai commencé à lui raconter qu'il avait eu une influence énorme sur ma musique au point de faire changer la trajectoire de ma carrière et que s'il cherchait quelqu'un, je serais très heureux d'auditionner. J'ai continué à lui raconter que quand j'ai entendu Wired pour la première fois, ça m'avait chamboulé la tête et que je m'étais mis à la fusion et tout le truc sur la musique impro.

Elle m'a pris au mot et le lendemain elle lui passait un coup de fil ! Elle lui a dit comme ça : 'Écoute, je connais un super bon batteur. Descend au club, je te le présente. Il a accepté. On s'est fait une session de douze heures avec le Diecteur Musical de Joss, Pete Sebastian à la basse et Raymond Angry des Roots au clavier. Le concert s'est très bien passé et, le jour suivant, autour de la table du petit déjeuner, Jeff m'explique le projet sur lequel il travaille. Il avait l'air très enthousiaste quant à mon jeu et les possibilités qu'il ouvrait. Je l'ai regardé et je lui dit comme ça. 'Écoute, tu fais tout ce que tu veux, ça me va. Je suis partant mais, laisse-moi un peu de temps pour me faire à l'idée que Jeff Beck est en train de prendre son petit déjeuner en face de moi !"

Jonathan Joseph vient de sortir un ouvrage pédago sur les rythmes africains et polyrythmes intitulé Exercices in African American Funkque vous pouvez vous procurer ici, le trailer est ci-dessous.

Vous Aimerez Aussi:


Laisser un commentaire Facebook