Leland Sklar, "La musique se doit d'être une passion"

Le bassiste de légende parle studio, matos et collaborations

Leland Sklar jouant de sa Warwick au Musikmesse de Francfort en 2011. © Arne Dedert/dpa/Corbis

Voilà maintenant des dizaines d'années que la longue barbe grise avoisinant les 50 cm du bassiste américain Leland Sklar lui vaut d'être l'un des musiciens les plus reconnaissables sur scène et sur vidéos. Excellant dans de nombreux styles (pop, rock, jazz, country, variété), le son de sa basse, quant à lui, n'exige aucunement d'être instantanément reconnaissable aux oreilles des pros du studio qui considèrent cet homme aux talents polyvalents comme l'un des musiciens de session les plus prisés de l'industrie musicale. Ce dernier a récemment joué sur l'album de Louis Bertignac 'Suis Moi', dont vous pouvez retrouver l'interview en cliquant ici.

La liste des artistes avec lesquels Leland Sklar a travaillé est pour le moins impressionnante. Elle inclut notamment James Taylor, Phil Collins, Billy Cobham, Rod Stewart, Linda Ronstadt, Hall & Oates, Jackson Browne, David Bowie, Ray Charles, BB King, The Doors, Peter Frampton, Aaron Neville et Lyle Lovett. Tous ces artistes ont fait appel à ses services et la majorité d'entre eux n'envisageraient même pas d'effectuer un enregistrement studio sans sa participation.

À ce jour, il a collaboré à la création de plus de 2.000 albums (y compris des centaines de projets pour le cinéma et la télévision) et n'hésite pas à se produire en tournée dès que l'occasion se présente. À 65 ans, il n'a aucune intention de ralentir le rythme.

"Tant qu'il y aura du travail sur la planche, je répondrai présent à l'appel", déclare-t-il. "Au fond de moi, j'ai toujours 19 ans, l'âge auquel j'ai débuté ma carrière. Mais le monde dans lequel j'ai fait mes premiers pas était fait de musiciens de la trempe de James Taylor et a évolué avec des artistes de la trempe de Linda Ronstadt et Jackson Brownes. Il y avait une telle énergie à cette époque-là, et j'ai eu la chance de me trouver en plein coeur de toute cette effervescence !"

MusicRadar a rencontré Leland Sklar pour l'interroger sur la manière dont il aborde les sessions studio, sur ce qui lui paraît différent dans le monde de l'enregistrement tel qu'il existe aujourd'hui, sur les basses et le reste du matos qu'il utilise en général, et sur ses conseils à l'intention des bassistes qui cherchent à percer.

Durant ta carrière, tu as joué de très nombreux styles de musique. Quel est le secret de ton adaptation ?

"Je ne fais rien de particulier, en fait. C'est en écoutant des tas de choses différentes que j'ai créé un style qui me permet de jouer pratiquement tous les genres de musique. Pour moi, passer de la country à la fusion ne constitue pas un grand changement. Je ne change pas le son de ma basse. Je ne change rien.

Je ne suis pas un musicien de type analytique, vraiment pas. Je crois que je n'ai jamais joué une chanson deux fois de la même manière. Quand je joue, c'est un peu comme si je faisais une expérience hors corps. J'aime jouer en groupe. Le style de musique m'importe peu. Que ce soit pour jouer Evergreen avec Barbra Streisand ou Stratus avec Bill Cobham, je me sers de la même basse et je ne change pas ma façon de jouer."

Sur scène avec Phil Collins à l'occasion de la tournée First Final Farewell en 2008.

Selon toi, y a-t-il une grande différence entre les enregistrements studio d'aujourd'hui et ceux que tu as connus dans les années 70 ?

"Les différences sont vraiment énormes et à bien des niveaux. Quand j'ai débuté, tout fonctionnait sur 16 pistes, 15 pps, Dolby. On coupait les bandes magnétiques. Ne serait-ce qu'à ces niveaux-là, les différences sont énormes.

Quand j'ai commencé à percer sur scène, Los Angeles regorgeait de grands studios, et quand j'allais bosser, il y avait au moins quatre, huit, douze gars qui travaillaient sur chaque session. La créativité ambiante était présente partout, c'était hallucinant. Aujourd'hui, la moitié du temps, quand je bosse, je me retrouve dans un garage en compagnie d'un seul gars et de Pro Tools, et je joue tout simplement de la basse sur différentes pistes. Parfois, même la partie batterie n'a pas encore été enregistrée.

"Quand tu es tout seul, tu es limité par ce que le gars a enregistré sur sa machine [...] la créativité est multipliée par le nombre de personnes"

L'impact de mon jeu sur une chanson n'est pas non plus le même aujourd'hui parce que, quand tu t'assoies avec ta basse en compagnie du batteur et du guitariste et que tu travailles en groupe sur les différentes parties de la chanson, ce n'est pas pareil, c'est une autre approche. Quand tu es tout seul, tu es limité par ce que le gars a enregistré sur sa machine. Tu fais de ton mieux, mais ce n'est pas un environnement aussi créatif que quand tu joues avec d'autres musiciens et qu'il y a Jeff Porcaro, David Foster ou Jay Graden dans la même pièce. La créativité est multipliée par le nombre de personnes."

Tu as commencé à percer à peu près à la même époque que le Wrecking Crew.

"Il m'arrive d'aborder le sujet avec des gars qui font partie de la même génération que moi, qui sont arrivés sur la scène un peu après le Wrecking Crew. En fait, on a l'impression qu'on nous a passé le flambeau. Mais le seul problème, c'est qu'il n'y a personne à qui passer le flambeau aujourd'hui.

Je me rappelle de ma première expérience en studio. C'était en 1966. Je faisais partie d'un groupe et les musiciens qui avaient été engagés pour participer aux enregistrements étaient des gens comme Carol Kaye et Hal Blaine. Le jour suivant, tu avais Earl Palmer, Mike Melvoin et Jim Gordon. J'étais assis de l'autre côté de la vitre de séparation et je les regardais bouche bée. Ce qui est génial, c'est que quelques années plus tard, j'avais fait leur connaissance à tous et je travaillais avec eux au quotidien."

Est-ce que tu penses que la manière dont les enregistrements sont effectués à l'heure actuelle a des conséquences négatives sur la qualité des albums ?

"Il y a des albums de bonne qualité, mais je suis d'avis que les sessions d'enregistrement ont grandement perdu en créativité. Il y a peu de disques qui possèdent la même vibe que ceux qu'on enregistrait à l'époque, et c'est tout simplement parce qu'il n'y a plus tous ces musiciens de talents réunis dans une seule et même pièce. Te retrouver assis tout seul dans un garage n'est pas aussi enrichissant.

Mais je suis quand-même super heureux d'avoir du boulot. La semaine dernière, j'ai bossé sur trois projets différents, et ces trois projets se sont déroulés dans de vrais studios avec de vrais musiciens. C'était carrément euphorisant. Tout ça faisait partie du quotidien à l'époque, et maintenant c'est devenu l'exception."

L'un des évènements les plus importants du début de ta carrière a été de jouer en compagnie de James Taylor. Comment cela s'est-il produit ?

"C'est une longue histoire... Fin des années 60, je faisais partie d'un groupe de hard rock qui s'appelait Wolfgang, du nom de notre manager Bill Graham dont c'était le vrai nom. Le batteur Bugs Pemberton était anglais. Il avait un ami, John Fishback, qui était propriétaire d'un studio d'enregistrement en Angleterre, le Crystal Recording Studios. L'un des amis de longue date de John Fishback était James Taylor, qui est venu assister à l'une de nos répètes.

James venait juste de rentrer d'Angleterre où il avait enregistré son premier album sous le label Apple. Son manager et producteur était Peter Asher. Pendant qu'ils se préparaient pour un concert au Troubadour, James Taylor a parlé à Peter Asher de ce bassiste qu'il avait entendu jouer et qu'il avait vraiment aimé. Ils m'ont appelé, et Russ Kunkel (le batteur) et moi sommes allés au rendez-vous. La pianiste du groupe était là, et c'était Carole King !

Chevelure et barbe au vent lors d'un concert de Toto

Je pensais que je n'étais là que pour un seul concert, mais après la sortie de Fire & Rain, James s'est tout d'un coup retrouvé sur la couvertue du Time magazine. Peter Asher m'a demandé de les accompagner en tournée. À ce moment-là, j'étais encore à la fac, mais j'ai décidé de partir quand-même. J'ai abandonné mes études et ne l'ai jamais regretté."

Tu jouais de quel type de basse à l'époque ?

"D'une '62 Fender Jazz Bass. C'était une basse vraiment hippy sur laquelle j'avais gravé le symbole de la paix, et j'avais la photo de Frank Zappa au dos, que j'avais découpée et collée parce que j'étais un vrai fan des Mothers of Invention. Je jouais avec un ampli Univox qui ne possédait qu'un haut-parleur de 15 pouces. C'est le matos avec lequel j'ai joué durant mes deux premières années."

Tu as joué avec beaucoup de très grands batteurs au fil du temps. Qui sont tes préférés ?

"Tous, je pense. Ils apportent tous quelque-chose de différent et d'unique à la musique. J'adore jouer en compagnie de Russ Kunkel. On est un peu comme des chats siamois quand on joue ensemble, tous les deux. J'ai passé une bonne douzaine d'années à jouer avec Jeff Porcaro. Sinon il y a aussi Jim Keltner, Jim Gordon, Mike Baird, John Robinson, et Phil Collins. Phil est l'un de mes batteurs préférés. Il y en a tellement ! Jouer avec ces batteurs-là a vraiment été une chance pour moi."

"La musique se doit d'être une passion. Je vois souvent des gars qui n'écoutent pas les chansons sur lesquelles ils ont travaillé"

À quoi attribues-tu le fait que tu sois devenu un bassiste de session si recherché ? Penses-tu que c'est ton style de jeu qui fait la différence, ou ton approche générale peut-être ?

"Ben en fait j'ai une attitude qui montre que j'apporte de l'importance à ce que je fais. Je me rends à une session et je suis très attentif à ce que l'artiste et le producteur recherchent. J'écoute les chansons qu'on enregistre, je propose des choses, et j'essaie de montrer que je me sens impliqué, et je veux être fier de moi comme des autres une fois que tout est terminé.

La musique se doit d'être une passion. Je vois souvent des gars qui n'écoutent pas les chansons sur lesquelles ils ont travaillé. Dès que le boulot est terminé, ils se jettent sur leurs portables et passent à autre chose. Le message est clair pour le producteur comme pour l'artiste en question : ce gars n'en a rien à foutre."

As-tu jamais pensé que partir en tournée pouvait nuire à ton travail en studio, que ton téléphone arrêterait de sonner ? C'est la raison pour laquelle Hal Blaine refusait de partir en tournée.

"Je ne pourrrais pas fonctionner sans ça. Si l'on me demandait de choisir entre être musicien de session et musicien de concert pour le restant de mes jours, je choisirais les concerts. Beaucoup de gars de ma connaissance aiment profondément poser leur cul sur une chaise. Ils aiment se caler en studio pour se concentrer sur leurs créations et n'aiment pas se bouger le cul et mettre leur réputation en danger en disant 'Voilà, c'est moi et c'est ma musique'. Tu sais, c'est là que t'est donnée cette chance unique de jouer quelque-chose et de faire un boeuf."

As-tu jamais participé à une session au cours de laquelle tu as rencontré des problèmes ? Quelque-chose concernant un artiste ou une chanson qui t'aurait posé problème ?

"Quand Billy Cobham m'a appelé pour enregistrer Spectrum et que je suis arrivé aux Electric Lady Studios, il y avait Billy et Jan Hammer, mais ce qui était vraiment génial, c'est qu'il y avait aussi Tommy Bolin. J'avais rencontré Tommy des années auparavant, mais quand je les ai entendus, je me suis dit 'Man, ça va pas être facile. Et jouer avec Billy n'est pas une mince affaire non plus'. Le stress à tous les niveaux...

Il y a eu quelques occasions où j'ai rencontré des petits problèmes, mais pas beaucoup. Parfois c'est tout autre chose qui fait que tu n'as pas envie d'être là : tu sens qu'il y a un manque de concentration, ou qu'il y a des problèmes de drogue dans l'équipe. Parfois c'est l'artiste qui n'est pas préparé. Dans l'ensemble, je n'ai pas eu à faire face à de trop gros problèmes."

Leland Sklar joue de sa basse 'Eagle' double manche dans les années 70.

Quelles sont les basses que tu privilégies ces jours-ci ?

"En 1973, je me suis fait fabriquer une basse par John Carruthers. En fait j'avais un manche Precision (je n'avais pas le corps mais le manche était super). On a pris modèle sur ma '62 Jazz et on a réadapté le manche Precision dessus.

Quand les Charvel sont sorties, je me suis rendu sur place et j'ai vu qu'ils avaient toute une série de très beaux corps en aulne. Je les ai pendus à un câble et je les ai tous tapés jusqu'à ce que je trouve celui qui avait le plus de résonance. J'ai amené ce corps de guitare à John Carruthers et on en a fait une basse. C'est un peu ma Frankenstein à moi.

J'y ai placé des micros EMG des tout débuts. J'ai aussi deux jeux de micros Precison dessus, que j'ai placés à l'endroit où se trouvent habituellement les micros Jazz, mais j'ai inversé leurs positions et ça équilibre parfaitement le tout. Pour pouvoir refaire le manche, on a dû retirer toutes les frettes et on a fini par les remplacer par des frettes de mandoline qui sont des frettes vraiment minuscules. On ne savait pas si ça allait fonctionner, mais ça a été un vrai succès. Et cette basse est mon instrument principal depuis 1983 environ.

J'ai également conçu un modèle signature avec Dingwall. C'est devenu ma basse spécial tournées. Tu sais, des fois je vois des gars qui ont 15 basses différentes sur scène et j'ai envie de leur dire 'Mais vas-y, joue sans trop te prendre la tête !". Je me dis que si j'avais besoin d'une cinq-cordes pour une note en particulier, je jouerais toutes les chansons sur cette cinq-cordes d'un bout à l'autre du concert. La Dingwall est l'instrument que j'ai utilisé pour jouer avec Phil Collins et Lyle Lovett, et je l'ai aussi utilisée pour la tournée Reunion Tour de James Taylor et Carole King.

J'ai aussi eu des basses Warwick pendant quelques années. L'une de ces basses s'appelait la Star Bass II et j'en ai eu deux : avec frettes, fretless, huit-cordes. Ce sont de super basses, un peu dans le style Höfner mais plus faciles d'approche. Je suis pas un fou de matos, ceci dit."

"Quand je travaille en studio, c'est ce bon son de basse clean que tout le monde recherche."

Ça veut dire que tu n'aimes pas particulièrement utiliser beaucoup d'effets ?

"Non. J'aime bien utiliser mon vieux Boss OC-2 Octave Divider. J'ai un vieux TC chorus-flanger. Mais je pense que la plupart des gens aiment cette pureté propre à la basse qui te permet de créer un son de toute pièce. Quand je travaille en studio, c'est ce bon son de basse clean que tout le monde recherche."

Quels sont les amplis que tu utilises ?

"Je suis en contact avec la marque Euphonic Audio qui a ses quartiers en bordure du New Jersey. J'adore leurs instruments. Leurs amplis sont très Hi-Fi. Ce que j'aime dans ces amplis, c'est qu'ils livrent une saturation pleine et riche sur scène. Puissante et clean.

"L'une des choses que j'ai apprises, c'est que quand tu joues en concert, surtout dans des endroits où la sono est assez conséquente, il ne faut pas jouer fort."

L'une des choses que j'ai apprises, c'est que quand tu joues en concert, surtout dans des endroits où la sono est assez conséquente, il ne faut pas jouer fort. Laisse faire l'ingé' son, il s'occupera du mixage. J'ai vu certains groupes dans lesquels le bassiste avait trois racks d'amplis Ampeg SVT sur scène. Si tu regardes la table de mixage, tu t'aperçois que son fader est désactivé. Le bassiste fait un boeuf mais ne peut pas être mixé."

Leland Sklar et un magistral doigt d'honneur durant la prise photo d'une pub pour sa basse signature Dingwall.

Quelle histoire se cache derrière la basse Eagle double manche dont tu jouais auparavant ?

"C'est un instrument vraiment remarquable. Il a été fabriqué par Steve Helgeson dans les années 70. Le manche supérieur est un manche basse piccolo, tandis que le deuxième est un manche classique. Le corps est un simple bloc d'érable 'birdseye' noueux. L'une des touches est en ébène et l'autre en palissandre. L'une est incrustée de nacre et l'autre d'ormeau.

Les têtes d'oiseaux sont en fait détachables. Steve était fauconnier et c'est lui qui a sculpté ces têtes d'aigle dans du noyer. Les yeux des aigles sont en opale de feu mexicaine et sont rétroéclairés par des LED.

Le problème de cette basse était qu'elle était vraiment lourde. Je me suis fait faire un étui pour la transporter, mais c'était vraiment encombrant. C'est un instrument qui relève plus de la création artistique sculpturale que de la basse de tournée. Je l'ai prêtée au Boston Hard Rock pendant pas mal d'années, et elle est maintenant exposée à l'entrée du Hard Rock Hotel de Tampa. Je la leur ai vendue. C'est sans doute l'instrument le plus beau que j'aie jamais possédé."

Si je devais donner un bon conseil, ce serait de jouer avec d'autres personnes. Jouez en groupe !

Quels conseils donnerais-tu aux jeunes bassistes qui voudraient devenir musiciens de session ?

"Comme je l'ai déja dit, le monde d'aujourd'hui est vraiment différent. Il y a de quoi faire, mais ce sont toujours les mêmes têtes que tu vois, les mêmes que par le passé. Un peu comme s'il n'y avait pas de jeunes à qui faire appel. Je discutais avec un ingé' son l'autre jour et il m'a dit 'On a eu un groupe de jeunes au studio l'autre fois. Ils n'avaient aucune idée de comment créer un son ou comment jouer en synchro'.

Ils pensent en fait que tous les défauts de leur jeu seront annihilés grâce à Pro Tools. Je me souviens d'une époque où il n'était pas question de ne pas être à la hauteur. Ou tu faisais l'affaire, ou tu ne faisais pas l'affaire.

Si je devais donner un bon conseil, ce serait de jouer avec d'autres personnes. Jouez en groupe ! Ça vous donnera peut-être accès à un studio où les gens auront éventuellement l'occasion de dire 'Hé ! Ce gars a un bon son. Il faut qu'on le contacte et qu'on travaille avec'. C'est comme ça que ça se passe."


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