Bryan Ferry réinvente Roxy Music à l'Age du Jazz

« Je voulais faire un album instrumental depuis un certain temps, avec les projecteurs focalisés sur mon songwriting. »

Bryan Ferry a toujours eu une façon très personnelle de se présenter, un peu comme si notre époque n'avait jamais vraiment été la sienne. D'un style toujours impeccable et prompt à enfiler des vestons usés par un port récidiviste, il est de ceux qui distillent une élégance sophistiquée sans le moindre effort, digne d'un James Bond joué par Sean Connery tout en chantonnant le proto-pop-rock audacieux de Roxy Music. Ce groupe à l'influence énorme (dont Brian Eno a un temps fait partie) a produit une série de hits tels que Love Is The Drug, Dance Away, Flesh + Blood, ainsi que leur album classique, Avalon.

Ferry demeure quelques pas en retrait du présent, dans une forme plus radicale, sur son album 'The Jazz Age'. Cette ré-interprétation de Roxy Music et de ses propres perles en solo nous ramène à l'époque glorieuse du jazz instrumental des années 1920. L'enregistrement accorde une telle attention aux détails que le son se rapproche avec une authenticité étonnante d'un disque de 78 tours tournant sur un phonographe. Cependant, ce n'est pas pour autant le premier voyage musical dans le temps du chanteur – on connaît, entre autres, ses reprises remarquables des chansons de Bob Dylan, du Velvet Underground et des Beatles, parmi tant d'autres, et sur l'album 'As Time Goes By', en 1999, il s'était déjà réapproprié de nombreux standards des années 1930. Mais voilà, tout le talent d'un grand homme, c'est que son œuvre, comme le bon vin avec l'âge, pourrait bien être plus sensationnelle encore.

Ferry a récemment a récemment confié à MusicRadar sa passion pour l'ère 'Gatsby' du jazz ('Gatsby le Magnifique' étant le nom du célèbre roman de Francis Scott Fitzgerald, véritable reflet de l'ère du jazz dans la littérature américaine). On a également pu parler de la manière dont l'orchestre de Bryan Ferry avait enregistré le nouvel ensemble, de ce que l'avenir réservait à Roxy Music, et bien sûr, de son projet (ou non) de s'habiller un jour come tout un chacun.

Partons du principe que vous êtes un fan de Roxy Music de type 'hardcore' mais que vous ne connaissez rien au jazz. Que penseriez-vous de cet album ?

"Je me dirais probablement que j'écoute de la musique des années 1920, avec des sonorités qui me sont pourtant familières. Puis je m'exclamerais sans doute : 'Ouaouh, mais ça ne serait pas 'Love Is The Drug' que je suis en train d'écouter ?!'"

Et qu'en serait-il si vous étiez un véritable aficionado du jazz mais que vous ne connaissiez vraiment pas grand-chose à la pop ?

"Je penserais probablement que j'ai découvert une compilation rare et recherchée de différents groupes des années 1920."

Au vu de la qualité si authentique des enregistrements, on pourrait imaginer que vous avez une bibliothèque de disques de jazz plutôt étendue. Est-ce le cas ? A quoi ressemble votre playlist iPod ??

"« Eh bien, je suis un fan de cette musique depuis 1955 et j'ai toujours trouvé que les années 1920 étaient une époque fascinante. Cependant, mes principales sources d'inspiration dans l'univers du jazz sont plutôt des gens comme Charlie Parker, Coleman Hawkins et Ornette Colman, qui bien sûr ont débarqué un peu plus tard. Je n'utilise pas d'iPod, mais ma collection de disques est très éclectique et comprend aussi bien Maria Callas que Billie Holliday.»"

Qu'est ce qui a pesé dans la balance quant à ta décision de ne pas chanter sur l'album et de le laisser instrumental ? Tu sais, bien évidemment, que les gens adorent ta voix ...

" Je voulais faire un album instrumental depuis un certain temps, avec les projecteurs focalisés sur mon songwriting plutôt que sur mes performances vocales. Il aurait pu être conçu de différentes façons, mais je pensais que ce serait une idée intéressante de le faire dans l'idiome du jazz des années 1920. Jusqu'à ce que vous fassiez quelque chose comme ça, personne ne tend à vous considérer comme un auteur de mélodies, or, pour moi, cela a toujours représenté un aspect important de mon travail. "

"Dans ma prochaine tournée, je ferai quelques versions vocales de ces arrangements d'époque. Je travaille également sur un nouvel album où ma voix sera présente ... une fois de plus."

Tu as déjà réinterprété ton propre matériel, mais il s'agit cette fois d'une ré-imagination radicale. Etait-ce difficile de passer outre ce qui fait probablement partie de ton ADN musical ?

" Pas vraiment. Je suppose que vous pourriez dire que ma carrière jusqu'à présent a été un processus de réinterprétations et de re-modélisation, et cette dernière n'en est finalement qu'une de plus. Ça a été très émouvant pour moi d'entendre mes chansons jouées dans ce style par des musiciens si incroyables. Colin Good, en particulier, a joué un rôle important sur l'album comme coordinateur, pianiste et arrangeur. La richesse détaillée de ses connaissances de l'époque a été inestimable."

Les enregistrements sont très authentiques quant à la période : ils sont en mono et sonnent vraiment comme si le son provenait d'un phonographe ? Comment le groupe a-t-il été enregistré ? Quels types de micros et de matériel de studio ont été utilisés pour reproduire ces sons de façon si fidèle ?

" Je voulais que le disque sonne comme à l'époque, mais en même temps qu'il possède un peu de clarté. Il a été intégralement enregistré dans mon studio de Londres, à l'aide d'un assortiment de vieux micros RCA 77-D, Telefunken U49 et Neumann U67, et on a bien sûr décidé que le mono était la meilleure façon de parvenir à nos fins."

Qu'en est-il des instruments utilisés par le groupe, notamment la batterie utilisée par John Sutton ? A-t-il joué sur un kit moderne avec des sons traités à posteriori, ou a-t-il joué sur un kit vintage – utilisé par les batteurs de l'époque ?

"John Sutton utilise un kit de batterie des années 1920 avec une grosse caisse de grosse taille qui a vraiment joué son rôle. Le cornet d'Enrico Tommasi est aussi de cette époque, tout comme le saxophone basse de Richard White. Quasiment tout ce qu'on peut entendre sur le disque est authentique. Les enregistrements bruts sont de la trempe de ce qu'on aurait pu entendre dans les années 1920, mais nous les avons égalisés afin d'ajouter un certain charme supplémentaire."

Enregistrer ses chansons dans un style jazz des années 1920 a été, d'après Ferry, "une succession de tâtonnements, d'essais et d'erreurs." © Dana Yavin/The Hell Gate/Corbis

L'enregistrement original de Love Is The Drug a un super rythme dance. Ici vous le transformez en y insufflant cet esprit lugubre que possèdent certains chants de blues. Vous ne l'avez pas réinterprété comme une chanson dont le caractère rythmique prime?

"Une partie du plaisir provenant de l'arrangement de ces chansons résidait dans l'impossibilité de prédire où ce type de musique allait les mener. Colin Good et moi avons travaillé les arrangements, les modalités, les tempos et cetera, et généralement, en jouant la chanson, une ambiance particulière émergeait d'elle même.

"Parfois, la chanson était tout simplement amenée ailleurs par l'un des musiciens et on suivait le courant. Ça dépendait réellement de la chanson - certaines étaient adaptées à un style Cotton Club 'Ellingtonien', tandis qu'avec d'autres on a opté pour une musique de la Nouvelle-Orléans un peu plus classique. Love Is The Drug est l'une de mes favorites, avec cette interprétation un peu comme une marche pour des funérailles. Elle aurait pu, bien sûr, avoir pris bien d'autres formes."

Avalon conserve sa douceur, sa qualité hypnotique, mais elle possède maintenant une insouciance qu'elle ne portait pas dans la version originale. Quel était votre plan d'ensemble avec cette version ?

"Avalon a en fait était l'une des chansons les plus difficiles à arranger. On a essayé de s'y prendre de différentes manières, et puis je me souviens qu'Enrico nous a suggéré de la jouer dans un style cubain habenero, qui, en fait, a vraiment épousé la chanson."

Y a t-il des chansons de ton passé que tu as envisagé ou même essayé de transformer de cette façon, mais qui, pour une raison quelconque, n'ont pas marché ?

"Comme avec beaucoup de choses, ca a été une question d'essais et d'erreurs. Si une chanson ne fonctionnait pas immédiatement, on y revenait plus tard avec une approche différente."

Il y a deux trois ans, tu as laissé entendre, dans une interview, que de nouveaux projets avec Roxy Music étaient envisageables. Est-ce que c'est davantage le cas maintenant ? Où en est Roxy Music ?

"Je repense à mes années Roxy Music avec beaucoup d'affection, mais pour le moment je suis très occupé avec ma carrière solo."

Tu as toujours travaillé avec des musiciens particulièrement impressionnants, et plus particulièrement avec d'excellents guitaristes. Peux-tu nous citer quelques-uns de tes favoris ? Qu'est-ce qui est essentiel pour toi lorsque tu recherches un guitariste ?

"Oui, c'est un de mes plaisirs coupables ! Ces dernières années, il y a eu mon jeune guitariste Oliver Thompson, qui a joué sur mon album de 2010, Olympia. Il y a aussi eu Nile Rodgers, qui est bien sûr un guitariste rythmique vraiment génial. Je dois également mentionner Neil Hubbard, Waddy Wachtel, Phil Manzanera, John Porter, David Gilmour, Mark Knopfler et Johnny Marr - la liste est longue – ils ont tous joué des parties incroyables sur mes disques."

Roxy Music, pour une raison quelconque, n'est pas encore dans le 'Rock And Roll Hall Of Fame'. Et pourquoi pas ?

"Je suis sûr qu'il ne s'agit que d'un oubli."

Dernière question, parce qu'on ne peut vraiment pas y résister, il faut qu'on te demande : tu es aussi connu pour ton style vestimentaire exquis. Est-ce qu'il t'arrive à toi aussi de te poser sur ton canapé avec un T-shirt et un jean troué ? Est-ce que t'es parfois comme le commun des mortels ?

"Pas en ce moment. J'ai eu ma période Jack Kerouac il y a longtemps."


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