Rodrigo Y Gabriela, musiciens de rue pour une heure

Combien gagneront-ils en une heure ?

C'était un bon plan qui paraissait simple. Tout ce qu'on avait à faire, c'était de se pointer à Camden Town, à Londres, y retrouver le duo acoustique Rodrigo Y Gabriela, voir combien d'argent ils pouvaient amasser en jouant une petite heure dans la rue, et s'assurer qu'ils ne se retrouvent pas en taule pour autant.

Vu du confort de la rédac', le plan paraissait sans faille. Après tout, c'est comme musiciens de rue que Rodrigo Y Gabriela ont débuté. Leur gagne-pain à l'époque où ils ont entrepris leur périple à travers l'Europe en quête de succès, c'était de jouer dans la rue cette concoction hybride et enflammée bien à eux de flamenco et de métal. Une promenade de santé pour les deux guitaristes, quoi !

Le plan commence à foirer dès notre arrivée au point de rendez-vous. Sans même vouloir nous appesantir sur le fait qu'ils ont oublié leurs guitares et leurs amplis (nous voilà partis pour faire du shopping à fond la caisse dans les magasins de guitare de Camden Town), Rodrigo Sanchez et Gabriela Quintero ne sont pas très avenants et souffrent du décalage horaire. Qui plus est, leur dernier album (Rodrigo Y Gabriela) leur rapporte largement assez pour qu'ils puissent se passer sans façon de la monnaie que les touristes et les réguliers de Camden voudront bien jeter dans le sombrero qu'on a placé devant eux.

Total Guitar se voit donc forcé de faire preuve d'un peu de persuasion pour pousser (métaphoriquement parlant) ces guitaristes peu expansifs dans les rues froides et venteuses du nord de Londres.

3.03pm

Cash : 0,00£

Avec la tête du mec qui affiche clairement qu'il préfèrerait se trouver à l'autre bout du monde, Rodrigo remonte son col et arpente sèchement Camden High Street à la recherche d'un coin adéquat. Toujours prêt à faire preuve de galanterie, TG propose à Gabriela de lui porter sa guitare, lui plantant par la même occasion un dictaphone sous le nez tout en déambulant dans les rues couvertes de crottes de pigeon.

"On a déjà travaillé dans la rue", confirme Gabriela. "Quand on est arrivés en Europe, on a commencé à faire de la zique dans le centre de Dublin pour gagner notre croûte. Une semaine seulement après notre arrivée à Dublin, on s'est retrouvés sans fric parce qu'on s'est fait avoir par une agence de musique qui nous a plumés. On a dû jouer dans la rue pour survivre."

"Qu'est-ce qu'on faisait avec l'argent qu'on gagnait ? On se pétait la gueule et on faisait la teuf. Mais cette fois, on ne va pas claquer l'argent en pintes de bière. On va le donner à Oxfam."

3.06pm

Cash : 0,00£

Pour des raisons qui nous échappent mais qui semblent avoir tout leur sens pour le tour manager de RYG, on s'arrête dans un coin désert de Camden Market. Le gérant solitaire d'un camion de nouilles chinoises nous regarde d'un oeil soupçonneux. La goutte d'eau qui fait déborder le vase ? Rodrigo n'en peut plus. Tout ça le stresse et il commence à remettre en cause les motivations profondes de Total Guitar.

Il grogne un "C'est hallucinant", bras croisés sur la poitrine (façon Pépé dans Astérix en Hispanie) et moustache en colère. "C'est pas réel, comme situation. Y'a pas assez de monde ici. Faut qu'on trouve une rue plus animée."

Man, cette guitare se fait lourde...

3.07pm

Cash : 0,00£

Nous voilà revenus au point de départ, devant le pub Buck's Head. On ne peut pas dire que ce soit l'idéal. Il se trouve juste à côté d'un magasin de pantalons en cuir qui balance du lourd dans le style drum 'n' bass assourdissant. TG commence à s'inquiéter d'avoir à rentrer au Siège en n'ayant pas plus à raconter qu'une balade oisive dans Camden Market.

Rodrigo ne déborde toujours pas d'enthousiasme ("Il aurait mieux valu faire ça en été"), mais il se décide au bout du compte à s'accroupir devant son minuscule ampli Pignose et se met à bidouiller l'accordage. Gabriela a sans doute passé une meilleure nuit et montre plus d'entrain.

"Mes doigts sont vraiment gelés", nous confie-t-elle, "mais il faisait cinq degrés en dessous de zéro quand on jouait dans la rue au Danemark."

3.10pm

Cash: 3,10£

Ça y est, on est fin prêts ! Alors que Gabriela se lance dans un air percussif au rythme effréné sur les cordes mutées de son acoustique, un groupe hétéroclite d'alcoolos, de bohémiens et d'hommes-sandwich annonçant 'Grandes soldes du Golf, c'est par ici !' commence à se rassembler autour du duo comme les abeilles sur le miel.

Au risque d'afficher des idées préconçues, on réalise soudain que, parmi les gens qui promènent dans les rues en plein milieu d'une après-midi de semaine, il y a sans doute pas mal de chômeurs qui n'ont pas d'argent à jeter par les fenêtres. On convie donc le manager de RYG et l'officier de presse qui les accompagne à vider leurs poches et à placer leur monnaie dans le sombrero afin de lancer la machine. Nos efforts regroupés atteignent un total d'un peu plus de 3£.

3.21pm

Cash : 8,45£

Les doigts glacés de Rodrigo se dégèlent enfin et jouent un solo flamenco époustouflant sur Viking Man à la vitesse de l'éclair.

Ce n'est pas vraiment ce que l'on pourrait appeler 'une foule', mais le nombre de spectateurs présents (apparemment surpris d'entendre des musiciens de rue dont le répertoire s'étend au-delà du Sunny Afternoon de The Kinks) peut presque être qualifié de 'rassemblement'.

La petite monnaie commence à pleuvoir, et un coup d'oeil rapide au sombrero nous rassure : Rodrigo et Gabriela ont déjà gagné assez de fric pour couvrir leurs frais de déplacement.

3.36pm

Cash : 22,00£

Le management se raidit visiblement au son lointain d'une sirène de police. Ils n'ont pas tort de s'inquiéter, ceci dit, parce qu'on n'a pas la permission d'être là à faire ce qu'on fait... et on est conscients qu'on serait en mauvaise posture si on nous envoyait 'au frais'.

C'est tout à leur honneur, Rodrigo et Gabriela ne semblent pas perturbés par la perspective d'un séjour en cellule. Ils se lancent dans une reprise d'Orion du groupe Metallica pendant que TG, quant à lui, se lance dans une prière ardente : Mon Dieu, faites que le contractuel du coin soit fan de tubes thrash metal mâtiné d'influence latine.

3.44pm

Cash : 41,26£

Au grand plaisir de la foule, Rodrigo enchaîne avec Tamacún, qu'il accompagne d'une série de slaps sur sa guitare, avant d'attaquer un morceau choisi de The White Stripes, Seven Nation Army .

Le duo décide peu après de s'essayer à Stairway To Heaven mais laisse finalement tomber. "Je pense qu'ils commencent à avoir froid aux doigts", nous grimace leur manager, "et c'est une intro trop délicate."

Ce n'est pas grave, le Satori du duo fait monter les enchères à un peu plus de 40£. TG se charge de récupérer le fric pour ne pas donner l'impression que les guitaristes ont trop de succès.

3.57pm

Cash : 52,68£

Un contractuel s'approche dangereusement. Il traverse la rue. Il n'est pas loin. Mais Rodrigo sait mettre subrepticement fin au spectacle avant que l'agent de la fonction publique n'ait eu le temps de brandir son petit carnet. Rodrigo et Gabriela nous remettent la recette de cette heure prolifique en anecdotes et sautent dans un Transit en attente. Ils filent à King's Cross pour un autre rendez-vous.

Alors que la foule retourne à ses occupations habituelles, TG se calfeutre dans un Burger King pour compter la recette de cette heure de musique de rue, recette qui s'élève à la somme respectable de 52,68£ (et un long cheveu noir corbeau). Avant que vous ne posiez la question : oui, on a tout donné à Oxfam...


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