Par-delà les frontières avec Bernhoft

L'artiste norvégien nous parle de l'enregistrement d'Islander, son 4e album

Voir Bernhoft en live c'est la promesse d'une belle leçon de modestie et une énorme claque sonore ! Le multi-instrumentiste et adepte du one man show norvégien avait déjà fait parler de lui avec Solidarity Breaks et de ses prestations scéniques époustouflantes. Il revient aujourd'hui avec un 4e album plus profond, intimiste et aérien intitulé Islander. L'artiste nous parle de l'enregistrement de cet album sur l'île de Wight.

Tu sors ton 4ème album, pour ceux qui ne te connaisse pas encore, pourrais-tu nous parler un peu de ta musique et de toi ?

"Quand je vais aux États-Unis et que les gens me demandent d'où je viens et quelle musique je joue, je réponds : 'de la Soul music' et là, il me regarde toujours avec un regard amusé pas possible"

Et bien, pour ceux qui n'ont jamais rien entendu de moi avant, je dirais que je suis un mec originaire de Norvège qui essaie de faire de la soul music, ce qui est très drôle pour des gens de culture américaine. Quand je vais aux États-Unis et que les gens me demandent d'où je viens et quelle musique je joue, je réponds : 'de la Soul music' et là ils me regardent toujours avec un regard amusé (rires).

Je ne pense pas que j'ai une tête à faire ça, mais c'est pourtant ce que j'essaie de faire ! Sinon, en ce qui concerne cet album, il s'appelle Islander et concerne le fait de venir d'une région du monde, la Norvège, qui s'éloigne jour après jour toujours un peu plus du continent. Les paroles expliquent donc comment l'on construit des bateaux et des ponts pour pouvoir traverser et se rapprocher, notamment des Français ! Le tout est enrobé dans un style de musique Soul bien old school.

"Quand je suis en tournée en France, la majorité de mes fans sont issus d'une génération qui n'a pas l'espoir de trouver un travail et il me faut parler de choses profondes pour pouvoir les toucher. C'est ça que j'essaie de faire sur cet album"

Tu as déjà tourné aux États-Unis, est-ce que tu as ressenti une différence dans le public qui vient t'écouter et son retour sur ta musique?

Je pense que les personnes restent humains avant tout peu importe d'où elles viennent. Par contre, j'ai eu l'impression que le rapport est plus immédiat parce que le genre de musique que je joue vient de là bas. Si les gens aiment ta musique, ils te le disent (rires) Bien sûr tu peux avoir ça en Europe aussi, mais il faut que les gens aient bu un peu plus.

La situation en Norvège semble être quelque chose qui t'inspire beaucoup, c'était déjà le cas sur ton album Solidarity Breaks, est-ce que ce que s'y passe te préoccupe ?

En fait, je suis plutôt inquiet sur la situation du reste du monde. Quand la récession a frappé en 2008, la Norvège qui était déjà un endroit très à part en Europe n'a pas été touchée du tout et on est passé à travers ça sans aucun effet. Je crois que c'est aussi pour ça que je considère la Norvège comme une île qui dérive toujours plus loin du continent. Le mode de vie en Norvège est absolument extrême même comparé à l'Allemagne par exemple ou l'Amérique, et si tu vas dans le sud de la France c'est encore une situation très différente.

Par exemple quand je suis en tournée en France, la majorité de mes fans est issue d'une génération qui n'a pas l'espoir de trouver un travail et il me faut parler de choses profondes pour pouvoir les toucher. C'est ça que j'essaie de faire sur cet album.

Ton album s'appelle Islander et tu l'as enregistré sur l'île de Wight, est-ce un choix conscient ?

En fait, quand j'ai commencé à enregistrer l'album je ne savais pas vraiment de quoi il allait parler. Mais, j'étais sur cette île et chaque chanson s'inspirait des bateaux, de l'eau et c'est le thème maritime qui s'est imposé.

Crédits photos : Fred Jonny

Tu as enregistré avec Paul Butler de The Bees, avais-tu déjà travaillé avec lui avant, comment as-tu choisi ce producteur ?

Non, je n'ai jamais travaillé avec lui avant, mais j'étais un gros fan de The Bees, je me suis repenché sur eux il y a 10 ans et puis j'ai aussi écouté l'album de Michael Kiwanuka et j'ai trouvé qu'il sonnait merveilleusement bien. Quand je me suis rendu compte que c'est lui qui l'avait produit, je me suis dit : 'il faut absolument que je le rencontre'. C'est un peu comme si je pensais à un producteur et que Paul Butler s'était imposé dans mon esprit ! (rires)

"On aime aussi tous les deux la musique américaine des 60's et 70's, la manière dont cela a façonné la société et dont la société a façonné cette musique en retour. Je pense que tu nous trouvera quelque part entre l'Afrique de l'ouest et l'Amérique"

On entend beaucoup d'influences différentes sur cet album, des sons indiens à l'indie-rock par exemple. Quelles ont été tes influences principales ?

Je dirais qu'une influence que nous partageons Paul et moi est la musique d'Afrique de l'Ouest qui a joué un grand rôle. J'aime beaucoup les trucs se rapprochant de Bob Marley et Paul a un gros feeling avec Felah Kuti. De fait on aime aussi tous les deux la musique américaine des 60's et 70's, la manière dont cela a façonné la société et dont la société a façonné cette musique en retour. Je pense que tu nous trouveras quelque part entre l'Afrique de l'Ouest et l'Amérique (rires)

Après, j'aime la musique quel que soit son style, l'important c'est qu'il y ait du ressenti. Après, que cela soit James Blake, Felah Kuti ou même Slayer, ça n'a pas d'importance.

Et comment s'est passée la rencontre, l'enregistrement avec Paul Butler ?

Honnêtement, je suis allé là-bas et au bout de deux minutes on était potes. C'était fou, c'est vraiment un mec sympa, très dévoué. Il a un super studio sur cette île et c'était vraiment génial.

Pour l'enregistrement, j'avais réservé tout le mois de juillet et le projet était d'avoir quelque chose comme 5/6 chansons à la fin juillet mais finalement on a enregistré tout l'album, c'est juste venu comme ça ! Ça n'a pas été facile mais fluide dans le même temps. On est descendu dans le studio et on a travaillé rapidement, on a eu beaucoup d'accrochages tout du long, mais quelque part, ça allait de soi !

Des accrochages ?

Oui, en fait il y a certaines chansons que je ressentais très profondément et Paul voulait les amener dans des directions différentes, donc on a eu nos accrochages, mais en règle générale c'est moi qui les ai gagnés ! (rires) Après, j'ai un respect immense pour ce qu'il fait et pour la différence d'opinions.

Crédits photos : Fred Jonny

"De toute façon, lorsque tu bosses avec des bandes, et surtout avec de bons magnétophones, tu as tout de suite un son très direct"

L'une des caractéristiques qui sautent aux yeux dès la première chanson de ton album est la qualité et la clarté du son...

Oui, en fait ça vient du fait que mon ressenti avec Solidarity Breaks (précédent album ndj) est qu'il s'agissait d'un bon album, mais qu'il aurait pu être conçu avec moins d'éléments. Si chaque élément était ressorti davantage, on aurait pu en enlever quelques-uns et d'après moi ça aurait fait un meilleur album. C'est donc ce que j'ai essayé de faire là, je voulais qu'il y ait moins d'éléments, mais qu'ils soient plus présents et perceptibles.

Donc ce qu'on a fait c'est qu'on a beaucoup bossé avec des magnétophones à bandes, notamment un Studer et on a fait tout le mastering en analogique. De toute façon, lorsque tu bosses avec des bandes, et surtout avec de bons magnétophones, tu as tout de suite un son très direct.

Je pense que quasiment tous mes albums favoris ont été enregistrés avec du matos analogique. Dans le même temps, je n'ai pas l'impression que ce soit le type de matos qui compte le plus, mais plutôt ta disposition d'esprit. On a sur cet album cherché à obtenir une certaine chaleur plutôt que de se focaliser sur le matos à utiliser.

Paul s'est mis à essayer des trucs aux synthé sans savoir ce qu'il faisait, et soudainement il a joué la plus belle prise de synthé que je n'ai jamais entendu. C'était vraiment fou.

Les éléments et petits détails dans tes compos sont nombreux, notamment les synthés, quel est ton processus de composition ?

En fait, parfois ce sont les détails qui viennent d'abord, et parfois le cœur de la chanson vient au début. Le synthé est probablement le dernier truc qui me vient (rires) Par exemple pour Wind You Off, je suis parti du clap de mains. C'est vraiment une idée rythmique que j'ai développée en une chanson. Sinon, pour l'enregistrement du synthé, c'était Paul qui essayait la plupart du temps de trouver des trucs sans vraiment savoir comment ! (rires)

Par exemple, sur la chanson I Believe In Everything You Don't, on était en studio et je me disais 'Wouaou, ça va prendre un temps fou', puis Paul s'est mis à essayer des trucs au synthé sans savoir ce qu'il faisait, et soudainement il a joué la plus belle prise de synthé que je n'ai jamais entendu. C'était vraiment fou.

Quel matos avez-vous utilisé en studio ?

On a utilisé plein de micros différents, mais je crois que les principaux étaient une récréation d'un RCA 88 et un autre micro à ruban énorme qui était absolument fantastique. Sinon je n'ai pas ramené beaucoup de matos pour cet album à part ma vieille Eko car c'est une guitare formidable à utiliser en studio. Après, Paul est réellement un geek en matière de studio donc j'étais entre de bonnes mains.

Pour faire simple, je me suis ramené en studio avec quelques caleçons de rechange et des bouquins, un entretien avec David Foster Wallace je crois ! (rires)

Et pour la tournée ?

Il y a quelques nouvelles pédales d'effets que je vais utiliser cette fois et j'essaie aussi de jouer du piano et du synthé en même temps, j'essaie d'être multi-tâches !

Sinon j'utilise deux guitares, l'une d'entre elle possédant deux cordes de basse. J'utilisais une Eko pour le précédent album et depuis je me suis fait faire deux guitares custom par un luthier. J'utilise aussi une petite guitare qui ressemble à un ukulélé électrique et un synthétiseur de percussions, le microKorg ainsi qu'un Fender Rhodes.

Tout ça va ensuite dans deux pédales qui font des bruits genre wo wo wo et wa wa wa (rires) et ensuite dans un pédalier RC50 de Roland pour pouvoir répéter des séquences.

Il faut que tu nous en dises plus sur le mystère de la 3ème chanson de ton album qui est un bœuf dans la veine d'Hendrix !

(rires) Ah ce truc, en fait il s'agit de moi, Paul Butler et un batteur appelé Rupert Brown, et c'est un truc que j'ai juste capté avec mon téléphone ! C'est un jam que j'ai enregistré en me disant que je pourrais peut-être en faire une chanson plus tard. En fait, le son était tellement cool comme ça que j'ai voulu le garder tel quel. Quelque part je voulais que cet album soit plus joueur. C'est pour ça qu'il y a un jam en plein milieu et que ça ne pose aucun problème.

Retrouvez Bernhoft, sa musique et un bel aperçu de son matériel sur ce site.

L'album Islander de Bernhoft est dès à présent disponible dans les bacs et en ligne.


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