Morcheeba nous raconte l'histoire d'Head Up High

"Cet album est différent. Les tempos sont bien plus élevés et il y a beaucoup de sons électro"

Morcheeba, le groupe a qui l'on a collé l'étiquette Trip-hop depuis des années, sort son 8ème album. Il est impossible que la merveille qu'est Head Up High puisse diviser l'opinion. Pourtant, certains blâment déjà Skye, Ross et Paul de se contenter de faire du Morcheeba comme nous avons déjà pu l'entendre auparavant. Notre oreille nous a pourtant fait découvrir quelques sonorités nouvelles, des choix particuliers qui donnent à ce disque ce que nous aimons en France appeler un "je ne sais quoi".

L'envoûtante Skye Edwards et le magicien multi-instrumentiste Ross Godfrey nous expliquent en détail tout ce qui rend Head Up High si différent dans la discographie de Morcheeba.

Head Up High divise l'opinion. Certains y voient un énième disque de Morcheeba. Pourtant il y a de nouveaux éléments que l'on peut entendre ici et là. Quelle est votre propre analyse concernant cette évolution sonore ?

Skye : Ça me brise le coeur que tu me dises cela (rires) !

Ross : Pourtant cet album est très différent. Les tempos sont bien plus élevés que ce que nous avions l'habitude de faire et il y a beaucoup plus d'éléments électro. C'est peut-être vrai sur une ou deux chansons, mais l'ensemble est frais. Il ne faut jamais croire ce que l'on peut lire ici et là.

Il y a eu une explosion de la scène électronique ces dernières années, en particulier grâce à des styles comme le Dubstep ou le Trap. Avez-vous été imprégné de ces styles ?

Ross : Nous avons plutôt été influencés par la musique électronique globale. J'avoue avoir un attrait particulier pour les titres qui sont plus orientés chanson. J'aime beaucoup le groupe anglais Stubborn Heart qui mélange différents styles. Leur dernier album est excellent. Il y a beaucoup de morceaux électro très ennuyeux parce qu'ils sonnent de manière stupide, en particulier les titres dance avec le kick de la batterie sur tous les temps.

Je pense que c'est la raison pour laquelle les gens se sont intéressés au Dubstep, car il y a davantage de dynamisme, des changements de tempos et il y a des riffs et motifs mélodiques qui restent plus facilement ancrés dans l'esprit. Ma perception de l'évolution de la musique est qu'elle n'a pas foncièrement changé ces 20 dernières années, il n'y a eu ni révolution, ni avancées. Lorsque la musique est à ce stade, c'est le songwriting qui fait la différence.

Vous avez pourtant de très jeunes invités sur l'album, comme Rizzle Kicks sur le titre To Be ou Ana Tijoux, qui représentent la jeune génération de musique actuelle... Comment et pourquoi les avez-vous choisis ?

Ross : Les gars de Rizzle Kicks sont entrés en contact directement avec nous. Lorsqu'ils ont commencé, ils nous ont demandé si l'on pouvait composer quelques beats pour eux parce qu'ils aimaient notre univers. Nous sommes restés en contact et l'année dernière, nous sommes allés les voir en concert et nous avons vraiment aimé ce qu'ils faisaient. Puis, lorsque nous avons commencé à enregistrer en studio, nous avons improvisé une chanson ensemble.

Il y a certaines personnes par qui nous avons réellement été impressionnés la première fois que nous les avons entendues. C'est le cas d'Ana Tijoux, une rappeuse chilienne. Mon frère (Paul, DJ de Morcheeba) l'a entendue dans la série Breaking Bad. Il est directement tombé sous le charme et il voulait l'avoir sur le disque. Nous avons voulu garder ce côté instantané de nos envies. La plupart du temps cependant, nous faisons appel à des personnes que nous connaissons depuis longtemps comme Charlie 2NA de Jurassic 5. Il est l'un de nos rappeurs préférés. Il a cette voix si fantastique et rapporte une vibe old school que nous aimons tous. Ça nous rappelle notre jeunesse (rires) !

"C'est mon frère qui est tombé sous le charme de la rappeuse chilienne Ana Tijoux en l'entendant dans un épisode de Breaking Bad."

Comment imbriquez-vous les parties hip-hop avec les parties plus mélodiques chantées par Skye ?

Ross : Ce qui se passe est que la chanson est déjà presque terminée de notre côté, et nous l'envoyons aux rappeurs pour qu'ils puissent poser leurs voix. Nous n'écrivons pas avec eux directement. Quoique cela a pourtant été le cas avec Rizzle Kicks, nous avons été en studio ensemble. Ils nous ont aidés à écrire le refrain, d'ailleurs ! Sinon, nous envoyons la chanson avec 16 mesures vides sur lesquelles ils sont libres d'improviser.

Avez-vous changé votre manière de composer ou gardez-vous les automatismes qui peuvent se créer lorsqu'un groupe joue ensemble depuis plusieurs années ?

Skye : Nous commençons parfois avec un rythme bien précis, parfois avec une partie de guitare ou de synthé. Paul vit en France et nous, nous sommes basés en Angleterre. Il nous a envoyé 20 ou 30 beats différents. Ensuite, Ross ajoute des instruments, puis je me charge de trouver des mélodies par-dessus tout ça. Nous correspondons donc énormément via email. Une fois qu'un titre nous semble abouti, nous l'enregistrons alors en studio à Londres. Cela nous prend alors seulement quelques semaines pour réenregistrer les voix, les guitares, les synthés, les beats...

Tu évoquais les beats de Paul. Ton dernier projet solo Back To Now était très centré sur cet aspect, d'ailleurs, car tu avouais avoir eu envie de te baser plus sur le rythme que les mélodies. Cet album en particulier t'a-t-il fait changer ta conception de l'écriture et de la musique de Morcheeba ?

Skye : En effet, c'est fort probable. Je ne dirais pas avoir totalement délaissé la mélodie sur cet album. Je voulais plutôt aborder les chansons de manière différente au lieu d'effectuer le même processus guitare/voix. J'ai commencé avec un ordinateur et quelques rythmes qui étaient d'ailleurs plutôt basiques. Ça a véritablement influencé ma façon d'écrire.

Est-ce de cette façon que vous êtes arrivés à la vibe ragga de Make Believer ?

Ross : Nous avons toujours adoré le dub-reggae. Mais il y a eu toute cette période où nous nous sommes empêchés de faire ce type de musique. Là, nous nous sommes autorisés à composer un titre et nous avons pris énormément de plaisir à le réaliser. Je crois que la chanson est partie d'une ligne de basse, puis j'ai ajouté une guitare et un clavinet. Le clavinet est un pur instrument traditionnel dans le reggae. C'est l'équivalent électrique du clavecin. J'ai ensuite envoyé le tout à Skye qui a pu trouver de belles mélodies pour accompagner l'instrumental et Paul a aussi collaboré à l'écriture. La composition de cette chanson a été très simple au final. Il faut juste pouvoir le faire de temps en temps pour ne pas se répéter.

Comment allez-vous gérer toutes les parties électroniques sur scène ?

Ross : Nous avons acheté une machine à notre batteur. Lors de notre tout premier concert à Londres, elle est directement tombé en panne. Donc, nous cherchons encore la solution (rires). Mon frère utilise Traktor. Nous avons aussi un nouveau claviériste à qui nous avons acheté un Moog Little Phatty.

Est-ce ce synthé que l'on entend sur Hypnotized ?

Ross : Je crois qu'il s'agit plutôt du Moog Voyager de Paul. On a également utilisé un EMS qui est intégré dans une valise. Il est connu pour avoir été utilisé par les Pink Floyd.

La basse est également un élément central dans cet album où on l'entend appuyer très fortement les grooves comme sur le titre Face Of Danger notamment. Est-ce un choix bien affirmé pour donner un côté dansant à certains titres ?

Ross : À l'origine, Face Of Danger est née d'un beat composé par mon frère auquel il avait ajouté un sample de basse jouée au médiator. Nous étions bloqués par ce sample, car il nous fallait une progression d'accords définie. J'ai donc essayé de reproduire le son de ce sample à l'aide d'une Fender VI qui est une guitare baryton. Ça l'a fait directement, avec ce son très 60's.

"Lorsque nous avons commencé à acheter des instruments, nous voulions seulement jouer les riffs de Public Enemy !" Ross Godfrey

Ross, tu aimes particulièrement les vieux instruments et effets. Comment les utilises-tu pour qu'ils puissent prendre place dans une musique très moderne qui est celle de Morcheeba ?

Ross : En fait, ça vient de mon adolescence, lorsque le hip-hop est arrivé et qu'il y avait cette utilisation massive de samples. Sans le vouloir, nous écoutions alors des groupes comme Sly & The Family Stones ou The Meters et tous les géants du funk. Plus tard, nous avons pris connaissance de qui étaient ces groupes. C'est pour cette raison que nous avons commencé à acheter des instruments, pour apprendre à jouer ce que nous avions écouté. Nous voulions simplement jouer les riffs des albums de Public Enemy !

Aujourd'hui, nous utilisons les vieux instruments pour sonner comme à l'époque où ils étaient utilisés. Parfois, il nous arrive nous aussi d'essayer de retrouver l'esprit des vieux disques. Ma maison et celle de Paul sont remplies d'instruments vintage. Le constat que l'on peut en tirer est que toutes les marques arrivaient à fabriquer de meilleurs instruments à l'époque.

Au contraire, je pensais que les beats avaient quant à eux été créés avec du matériel beaucoup plus moderne.

Ross : Oui, pour les beats et certaines atmosphères, je crois que Paul a utilisé Maschine de Native Instruments. Il est vrai que nous avons composé plusieurs de nos démos à l'aide de plug-ins, mais nous avons ensuite tout réenregistré en studio avec un orgue Hammond, une guitare reliée à un ampli ou des synthés modulaires ou analogiques. Il n'y a pas beaucoup de plug-ins utilisés sur l'album, mais nous avons travaillé avec certains d'entre eux sur la batterie.

En parlant de vieux matériel, peux-tu nous donner le secret du son de wah-wah si typique de ton jeu ?

Ross : Sur le titre Make Believer, lorsque j'utilise la wah, il s'agit d'une pédale Colorsound qui date du milieu des années 70. Elle a une très grande plage de fréquence, ce qui peut paraître inutile à moins d'en avoir une utilité bien précise. J'ai récemment trouvé une pédale qui intègre un circuit de Cry Baby et un circuit de Colorsound avec un switch qui permet de passer de l'un à l'autre. Je me sers de celle-ci en live pour varier mes sons de wah-wah.

Morcheeba a toujours été catalogué comme l'un des représentants de la scène Trip-hop. N'êtes-vous pas las de cette catégorisation trop stricte qui, aujourd'hui, ne correspond pas à ce que Morcheeba offre musicalement ? N'avez-vous pas envie de dire que le groupe ne se restreint pas à ce style ?

Ross : Je crois que nous ne l'avons pas aimé au début, mais aujourd'hui, ça m'est égal.

Skye : C'est un peu simpliste de nous cataloguer de la sorte, car notre musique ne s'arrête pas à cela. Si l'on écoute attentivement l'un de nos albums, alors on y découvre ici et là d'autres influences. Mais je comprends également pourquoi on nous a placés dans cette catégorie; cela aide aussi les auditeurs à nous retrouver.

Vous êtes au final un groupe purement acoustique sur lequel des couches d'électro ont été posées...

Ross : Nous avons essayé de jouer certains de nos derniers titres en version totalement acoustique. Normalement, nous y arrivons toujours, mais avec Head Up High, ce travail est plus difficile. Nos compositions sont trop basées sur l'électronique.

Pour revenir à la catégorisation dans la case Trip-hop, ça fait tellement longtemps désormais que nous n'avons plus le même discours autour de cela. Ce que nous n'avions pas aimé était d'être associé à d'autres groupes qui ne faisaient au final pas du tout la même chose que nous. Puis nos influences n'étaient pas les mêmes. En fait, le Trip-hop ne fait pas forcément partie de toutes les musiques que nous écoutons et qui nous ont influencés.


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